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Laboratoire d'innovation des Hôpitaux universitaires de Strasbourg

Colloque « Design Médical, inventer les modes de soin de demain »

Bilan réalisé par Elise Lalique et Coline Lebaratoux suite à leur participation au colloque dans le cadre de leur recherche pour leur diplôme de design (DSAA au lycée le Corbusier d’Illkirch).

« Design médical, inventer les modes de soin de demain »
Le 20 novembre 2012 à la Cité du design, Saint-Etienne

La Cité du design de Saint-Étienne en partenariat avec la Ville de Montréal – Bureau du design et Mission Design Québec a proposé pour ce colloque une réflexion sur le design médical et son potentiel d’innovation à la fois technologique mais aussi lié à la pratique même du soin.
Josyane Franc, la directrice des Relations Internationales à la Cité du Design, souligne en introduction que “le design médical est l’enjeu du XXIème siècle”: un enjeu pour nos sociétés d’un point de vue social mais aussi économique et politique.

UNE NOUVELLE LOGIQUE DE SOIN

Le responsable du département information médicale du CHU de Grenoble, Jacques Demongeot, expose l’existence de deux écoles de soin nées de la médecine grecque antique: celle d’Hippocrate, dont on hérite aujourd’hui et celle de Hérophile qui a posé les bases de la médecine du care,  une médecine plus préventive basée sur l’attention et le prendre soin de la personne. Aujourd’hui, face à une population vieillissante où le nombre d’aidant sera bientôt égal au nombre d’aidé, la possibilité d’un maintiens à domicile, tant qu’il est possible de le mettre en place, semble primordial. La politique de soin doit intégrer cette notion de care et être basée sur la théorie des 5P : Participative, Préventive, Productive, Personnalisée, Pluri-experte. Cette nouvelle conception du soin replace l’usager au centre de la pratique dans une volonté de le responsabiliser vis à vis de sa maladie et de le rendre plus actif dans sa prise en charge. Au delà du malade lui-même, c’est sur la relation malade/professionnel/aidant qu’il faut agir car ils interfèrent tous les trois «agir sur l’un, c’est aussi agir sur l’autre»

Démocratiser les codes médicaux 

L’introduction de cette nouvelle logique de soin impose un autre regard sur les objets médicaux et demande une dynamique d’innovation à la fois technique mais aussi méthodologique. L’accessibilité de l’information médicale est nécessaire pour la responsabilisation du patient et cela passe par une retranscription des codes médicaux. Jacques Demongeot a fait part d’une possibilité de retranscrire autrement les informations médicales qui, graphiquement, peuvent être indigestes pour le patient. Une traduction musicale se révèlerait alors favorable car l’oreille peut être plus à même de capter les rythmes et ainsi de rendre tangible et compréhensible pour tous les reliefs d’un graphique.

Des outils médicaux plus proches des malades 

Plusieurs spécialistes ont insisté sur l’importance de la dé-dramatisation et de la dé-médicalisation de certains outils de soin. Ludovic Noël, Directeur général à la Cité du Design souligne l’importance du beau et de l’utile pour l’utilisateur, qu’il soit patient ou professionnel. Vito Orazhem, directeur général du Design Zentrum Nordrhein Westfalen, prône la nécessité de penser les formes et l’atmosphère pour réduire la peur anticipée par le patient, comme par exemple chez le dentiste où les outils médicaux véhiculent une image de douleur avant même leur utilisation. Patrick Dubé, coordinateur au Living Lab SAT du CHU Sainte Justine, propose une expérience pour repenser l’expérience hospitalière, notamment pour les jeunes générations natives du numérique, en instaurant de nouveaux usages des outils hospitaliers basés sur l’humanisation et la personnalisation. Un exemple parlant est celui d’un avatar crée pour les enfants qui souffrent de phobie sociale. L’utilisation de cet avatar, contrôlé par un psychiatre et personnalisé à l’image de l’enfant, sert comme intermédiaire de communication entre l’enfant et son psychiatre. Ce médiateur, qui sert de thérapie miroir pour l’enfant facilite sa communication et donc le processus de guérison.

> Le Living Lab et la Société des Arts Technologiques (SAT) s’associe avec un hôpital (Sainte-Justine) pour réinventer l’expérience du jeune patient dans l’univers médical au travers de l’utilisation des techniques novatrices telles que la vidéo pour créer un avatar, intermédiaire de communication entre le patient et le soignant.

Un design pour tous 

Un des thèmes récurrents de ce colloque est celui de l’inclusive design. Toujours en lien avec le développement d’une nouvelle logique de soin, la possibilité d’un design pour tous basé sur le respect de la dignité de chacun ouvre les champs en matière d’innovation. La directrice du programme design for all au Conseil Norvégien de Design, Onny Eikhaug, le décrit comme un réel besoin de nos sociétés. Le design axé sur la personne est un défi humain mais aussi économique dans lesquelles les entreprises privées et publiques devraient davantage s’engager en rendant les services plus compétitifs, efficaces et conviviaux pour le plus d’usagers possibles.

L’entreprise Alto Design applique les méthodes de l’inclusive design et Mario Gagnon, son fondateur et designer, en évoque les défis et opportunités. Selon lui, il est urgent de repenser les gestes du quotidien pour tous, c’est à dire toute génération et handicap confondus, afin de créer des objets efficaces qui offrent dignité, autonomie et plaisir pour tous. Il évoque l’exemple du projet AMG, des barres de soutiens pour baignoires, créées dans l’optique de ne pas stigmatiser la personne souffrante avec un objet médical, froid et technique mais bien de véhiculer une esthétique universelle.

> AMG, des barres de soutiens créees par la société Alto Design qui véhiculent les valeurs de l’inclusive design.

«ON EST TOUS DANS LE MEME BATEAU»

Joeroen Raijmakers, directeur créatif sénior chez Philips «Healthcare» explique qu’il n’est pas suffisant de se focaliser uniquement sur l’usager final, à savoir le patient. Des cas concrets montrent qu’un produit de santé peut être très bien pensé en faveur du patient et pourtant ne pas être apprécié ou même utilisé. En effet, il est nécessaire qu’il soit reconnu et approuvé par le corps médical en amont au risque de ne pas être adopté et apprivoisé et, de ce fait, ne pas susciter les retombées attendues. Le processus de design d’un objet ou d’un service de soin doit donc impérativement prendre en compte l’expérience des différents acteurs et, même, de les intégrer dans le processus de création. Une question se pose: comment impliquer le corps médical dans le processus de design?

Fédérer autour de valeurs communes 

Tout d’abord, il est nécessaire d’effectuer un travail sur le long terme pour faire en sorte que le design soit reconnu au sein de l’entreprise, au même titre que le marketing par exemple. L’entreprise Philips «Healthcare» a fait un réel travail de fond pour véhiculer une image positive du design au personnel. Joeroen Raijmakers précise qu’il faut du temps pour faire accepter et faire comprendre l’intérêt d’une démarche design au corps médical mais que cette étape est essentielle à l’appropriation des solutions émises par des designers.

Sebastien Peichl, consultant créatif pour Ottobock, entreprise leader mondial dans le secteur des prothèses et orthèses nous expose sa stratégie point par point pour sensibiliser son personnel à l’intérêt du design. Ottobock a progressivement changé son logo, sa marque, son image globale, a fait reconstruire le siège de sa société. Tous ces éléments ont un impact tant externe (les clients) qu’interne (le personnel) car ils véhiculent des valeurs précises et cohérentes avec le positionnement de la marque. Ici, il parvient à faire comprendre le lien très étroit entre Ottobock et le secteur du design en positionnant le design comme un outil d’innovation.

> Centre d’exposition ouvert par Otto Bock en 2009. Ce bâtiment élégant ne passe pas inaperçu et est un exemple concret de communication ou de publicité par l’architecture. C’est l’oeuvre du cabinet d’architectes Gnaediner Architekten.

Donner des indicateurs

Par ailleurs, pour faire accepter le design, il faut impérativement pouvoir prouver de manière tangible l’efficacité d’un processus de design. Lors de la conférence, designers et médecins se sont accordés sur le fait qu’il est nécessaire de faire un travail de visualisation de données pour rendre compréhensible par tous l’apport du design. En effet, un hôpital doit être convaincu de l’utilité d’un dispositif  pour l’acquérir, de la même manière que le personnel doit l’être pour se l’approprier. Le designer  a donc pour tâche de prouver en amont l’amélioration clinique apportée par le dispositif, donner des indicateurs précis des retombées d’une démarche et ainsi démontrer une certaine crédibilité à ses partenaires. Par exemple, Philipps Healthcare a mis en place des indicateurs quantitatifs pour prouver la fiabilité de leur scanner.

> Scanner crée par la branche Philipps Healthcare dans le but de dédramatiser et humaniser son utilisation. Particulièrement destiné aux enfants, il propose des thèmes différents et une ambiance dans le but de réduire l’anxiété du patient.

Le design doit convaincre les hôpitaux de son utilité et plus précisément le personnel afin qu’il puisse s’approprier des dispositifs, adopter de nouveaux gestes, adhérer à de nouvelles valeurs… Une façon intéressante d’y parvenir est de l’introduire en amont de la réflexion plutôt que de lui proposer par après des dispositifs ou systèmes qui lui sont inconnus. Cette solution est la co-création.

La co-création : «ramer ensemble»  

C’est une méthode de travail qui vise à inclure toutes les parties dans le processus de design en tant qu’acteurs et pas seulement comme des sujets de recherche passifs. La grande majorité des designers présents à la conférence ont expérimenté et approuvé cette implication des usagers tout au long du processus de création car elle est bénéfique à plusieurs niveaux.

Quels sont les apports d’une telle démarche?

Tout d’abord, elle permet de mieux cerner les besoins, les émotions et les aspirations des différents usagers (malades, corps médical et familles). Patrick Dubé, directeur du Laboratoire vivant SAT-Hôpital Sainte-Justine explique que le contexte hospitalier est un espace d’expérimentation pour les usagers, «l’approche Living Lab est particulièrement adaptée à la problématique d’humanisation des soins car l’usager y est au centre et contribue activement au développement de l’innovation qui y est créée, de l’étincelle de l’idée jusqu’à l’implantation des dispositifs!». Le designer a ainsi un rôle qui s’apparente parfois à celui d’un intermédiaire ou d’un médiateur entre les différentes parties: ingénieurs, partenaires, corps médical, malades… Il y a donc une nécessité de créer un langage commun pour faciliter la communication entre tous. Rama Gheerawo, directeur adjoint du Helen Hamlyn centre for Design au Royal College of Art à Londres utilise la métaphore assez parlante de l’équipe de rameurs pour définir ce travail de co-conception (voir schéma ci dessous. ). Alors qu’aujourd’hui nous avons tendance à travailler à la manière d’une course en relais, où les différents acteurs sont isolés et déconnectés, il prône l’apprentissage d’un travail en groupe, «Il est nécessaire de créer la proximité pour mieux travailler dans la diversité» souligne Patrick Dubé. D’autre part, rendre actif l’usager, c’est lui permettre de s’approprier le projet. Une équipe de personnel qui aura contribué à la mise en place d’un dispositif de soin aura beaucoup plus de facilité à l’inclure dans son travail et se sentant concerné, il pourra même former ses collègues à l’utilisation de ce dispositif. Pour Patrick Dubé, parfois, ce processus de co-design peut se suffire à lui-même car c’est une méthode thérapeutique: elle fédère et entraîne une cohésion de groupe tout en favorisant le dialogue et les relations entre les différents acteurs de soins. Ainsi, ce travail de co-conception en équipe pluridisciplinaire incluant également les usagers de l’hôpital a de réels effets bénéfiques tant créatif que corporatif.

LES TECHNOLOGIES AU SERVICE DU SOIN

La technologie induit de nouveaux usages

L’utilisation des nouvelles technologies est apparue comme primordiale dans le contexte hospitalier. En effet, les technologies ouvrent le champs des possibles en introduisant un nouveau rapport avec la médecine. La technologie a l’avantage de remettre en cause les acquis et idées reçus. C’est ce que fait Philipps Healthcare en réalisant des projets utopiques s’éloignant totalement des usages et des codes actuels. En effet, Joeroen Raijmakers, nous a présenté la salle de lecture de radio de demain où tous les gestes des professionnels sont réinterrogés par des systèmes numériques et interactifs. Cette proposition a été montré à 200 radiologues pour les amener à questionner leur pratique et à envisager les solutions de demain. Le Living Lab SAT Hôpital Sainte Justine fait des nouvelles technologies partie intégrante de son processus de réflexion, les chercheurs sont persuadés de leur potentiel d’innovation qui va permettre de développer une meilleure relation patient/partenaire et donner à l’usager un rôle plus actif. Dans cette idée, le Living Lab met en place et développe au sein du contexte hospitalier des «serious game», des jeux où le patient suit un programme de rééducation dans un environnement virtuel et adaptatif. En plus de l’aspect ludique, ces serious gamme ont l’avantage de collecter les données sous forme de scores et permettent ainsi d’apporter la preuve médicale tangible d’efficacité du programme tant aux patients qu’aux professionnels.

> Le cybercycle , serious game destiné au malade d’Alzheimer dans le but d’améliorer ses fonctions cognitives.

Vers une généralisation de la technologie?

Hitosho Konoso, chef de projet responsable du secteur de soins médicaux et services de santé à Toyota Motos Coporation nous a présenté les nouveaux robots «partenaires» d’aide et d’assistance quotidienne au malade mais aussi à son aidant ou soignant. Il s’agit de robots d’assistance à la marche et à l’équilibre visant à augmenter l’autonomie du patient mais également de robots qui participent à réduire l’effort physique du personnel soignant et du patient lors par exemple du transfert d’un patient de son lit au fauteuil roulant. Ces différents robots hyper sophistiqués nous montrent bien comment la technologie peut être au service de la personne malade ou handicapé et de son aidant en accompagnant ses gestes, en se substituant à certaines organes défectueux, le robot devenant alors une extension du corps.

> Robot développé par Toyota Motos Coporation dans le but d’assister le soignant au transfert du patient.

Ces avancées technologiques sont primordiales pour l’innovation médicale. Jacques Demongeot présente des systèmes de surveillance à domicile utilisés dans des pathologies de type alzheimer qui utilisent la télé-échographie. Les capteurs visuels sont remplacés par des radars, des capteurs thermique ou encore des capteurs physique de type gilets ou patchs considérés comme une manière de «suivre les malades de manière non-invasive» et ainsi repérer les comportements anormaux qui peuvent être dangereux et les signaler. Jacques Demongeot va encore plus loin en imaginant généraliser ce système dans une optique de médecine préventive. Dans la volonté de pouvoir maintenir le plus possible les personnes âgées à leur domicile, il propose la mise en place d’un système de surveillance qui relie les personnes à leur domicile aux acteurs hospitaliers. Les progrès scientifiques (logicielle de supervision, habitats intelligents, actimetry…) permettent aujourd’hui de faire un suivi très précis des personnes âgées mais, selon lui, s’ils sont introduits très tôt à domicile, sont également une possibilité d’être dans une logique préventive pour tous.

Et demain?

L’univers du soin et en particulier celui de l’hôpital déborde de contraintes liées à un cahier des charges complexe par rapport à des normes d’hygiène et sécurité qui le rend pas forcément propice à la création et à l’expérience. Aujourd’hui, on a tendance à exclure
l’humanité et la spécificité de chacun dans la gestion des maladies et handicaps en créant un univers froid, impersonnel et innaccessible autours des objets et outils médicaux. La prise en compte d’une nouvelle méthode de soin basée sur les principes du care semble nécéssaire et doit servir de persective pour l’avenir. En tant que designer, il est essentiel de laisser de côté le cahier des charges quelques temps et essayer de sortir de nos modèles mentaux pour entrer dans un mode de production créatif, animé par l’utopie, et se poser la question: comment construire les modes de soin de demain?

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Cette entrée a été publiée le 28 novembre 2012 par dans Général.
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