La Fabrique de l'hospitalité | LE BLOG

Laboratoire d'innovation des Hôpitaux universitaires de Strasbourg

Court programme pour repas-hôpital-aventure

     « Je voudrais penser le repas à l’hôpital comme quelqu’un qui ne connaît rien au repas à l’hôpital.
     Peu pris, peu vu. De la rumeur.
     Un repas qui n’est pas comme à la maison, ce n’est pas FESTEN de THOMAS VINTERBERG ni BEETJUICE de TIM BURTON, pas comme dans un restaurant exotique où INDIANA JONES se met à déguster une soupe d’yeux de singes, pas comme à l’école de GUS VAN SANT nous montrant le self-service tendu des collèges, pas comme à l’usine des TEMPS MODERNES même pas comme dans l’espace, en expérimentation des sachets hermétiques de la NASA.
     Je voudrais lancer un programme pour repenser ce repas. Pour en tester les conditions, pour en faire une expérimentation sociétale. C’est un autre temps, un autre lieu, où des jeux peuvent s’inventer, des esthétiques, des politiques.
     Nous inviterons tous ceux qui veulent agir à venir y penser, y essayer, rebondir, y développer. Nous les inviterons là. Dans les lieux et dans les temps de la maladie, de la chirurgie. Sur le terrain des soins et guérisons.
     C’est là que la rivière de nourritures peut se déverser en un repas d’harmonies classiques rompues, un repas comme un concert de musique noise. C’est la semaine dernière pour le lancement du projet FENÊTRE. C’est strident mais ça fait du bien, ça fait venir de nouveaux accords et de nouvelles perceptions. On se sert, tout plat est possible. Il y a des fèves, des oignons, des haricots rouges et blancs, de l’ail, des calamars, des noisettes, des pousses de soja, des radis, des poireaux, des champignons japonais, tout ce que tu veux. Tout se mélange, ça cuisine en continue. Il pourrait y avoir des relais. C’est l’ouverture de la puissance d’interprétation par l’ouverture des axes.     Ici, le mobilier se monte pour l’occasion, se dresse par des assemblages bruts et joyeux. C’est le FIRST SUPPER de JERZY SEYMOUR. On y donne le premier souper collectif et la cuisine est encore à côté. C’est le restaurant de MME LEE qui est seule en cuisine. On se lève alors, si on veut, si on peut. On va l’aider à servir. C’est assez sale, mais on sait que c’est normal. Comme une installation de MICHEL BLAZY. Que ce n’est pas propre la nourriture. On l’aide à faire la plonge. Si on veut. Et on sait qu’on pourrait venir plus tôt un autre jour et couper les légumes avec elle, par exemple. Ça dure 4 heures.
     Ce sont les NOCES DE CANA, le banquet miraculeux et dionysiaque. En toute sainteté. Oublions la symbolique et voyons le boucher en pleine découpe quand le dessert est entamé. Transformons les rythmes là où ils sont si imposés. Les rigidités droites ont-elles toute leur place dans les lieux où l’on a mal ? C’est justement de là qu’il faut partir. C’est-à-dire de voir en quoi ce qui se passe là aura des échos en dehors. En se demandant comment construire et transformer à partir de là où ça ne va pas. Le faire quand tout va bien c’est trop facile à imaginer. Alors on tente la friction, on fait entrer de l’extérieur. On commande sur ALLLORESTO.FR ou un autre truc du genre. Et l’hôpital rajouterait, avant ou après, faut voir, ses prescriptions. Il y a des cadres, il faut jouer dedans.
     C’est la préparation de boulettes à tout et n’importe quoi, halal ou kasher ou végétarien ou végétalien ou macrobiotique ou sans gluten ou sans lactose ou sans arachide ou sans sel ou local ou juste bio ou tout ça à la fois. C’est la BOULETTOLOGIE MODERNE comme ils l’appellent. La boulette c’est bien, ça se retrouve partout, ça rassemble, c’est mondial, mais c’est jamais pareil. Ça joue des frictions.
     C’est la construction de machines pour te préparer ton petit-déjeuner en appuyant sur un bouton comme dans PEE-WEE HERMAN. Mais faut le voir en train de se faire. Sinon c’est pas drôle. Ça se passe devant tes yeux. Des designers travaillent à servir les omelettes, le café, le jus d’orange et même le toast avec confiture.
     C’est le montage de poulies absurdes où les jambons sont suspendus comme dans ALEXANDRE LE BIENHEUREUX. Tu tires sur le fil et au lieu d’appeler l’infirmière, tu fais venir ton eau. Ou un saucisson.
     C’est l’esthétique de la recette qui change, comme dans les livres faits pour ça. C’est la littérature qui devient du poème qui devient de l’instruction qui devient une suggestion de présentation qui devient une suggestion de connotation qui devient la politique de l’ingrédient ou celle du fais-le toi-même. Et IKEA de répondre que c’est toujours meilleur.
     Alors on se fascine par la vue. On joue avec les aliments. Peut-être même que l’on joue à montrer les nutriments. À montrer les composants. À montrer la prescription. il faut 20% de ceci et 5 de cela. Ok, le joli camembert de MARTI GUIXE.
     Et alors, petit à petit, on se met à rejouer là des expériences auxquelles le milieu de la culture se plaît à se soumettre. Là où on mange exprès dans le noir, où on s’attache les mains avec les autres convives, où on mélange un bouillon et un vin, où on fait semblant de chasser-cueillir. On se met à chercher l’ortolan. Ou bien on fait sécher des mûres blanches. Ou on prépare les saumures, on mange les légumes fermentés préparés par des prédécesseurs. Le temps a passé.
     Et petit à petit, on pense à d’autres choses que la SODEXO. On pense peut-être aux terrains d’aventures d’après-guerre. Vous savez, les enfants qui s’approprient les ruines pour y faire des cabanes ou n’importe quoi. Aux architectes, designers, bénévoles, bricoleurs, responsables et soucieux de rendre les choses possibles au lieu de dessiner la belle attraction pour catalogue-zéro-risque. C’est une nouvelle gouvernance. Un nouveau modèle de contrôle. C’est la naissance de l’observateur actif au lieu du planificateur. On fait le ménagement au lieu de l’aménagement. Ça se passe de l’intérieur en fonction des identités, sens et désirs.
     C’est ça. On voit le repas à l’hôpital comme un terrain d’aventure. On ne sait même plus s’il y a des plateaux, on sait que ce n’est pas un restaurant. Qu’il y a des frigos. Ok. Que je peux manger au banquet. Ou tout seul. Ou en tête à tête. Ou en famille. Ce que tu veux. On sait qu’un cuisinier peut m’aider. Il faut un nutritionniste aussi, c’est ça ? Mais c’est pas tout, je sais. Pour me permettre de cuisiner-manger-débarrasser-laver. Moi ou toi, si tu veux bien quand je ne peux pas me lever. Merci. On change les postes. On transfère les fonctions pour leur donner plus de sens. Plus de plaisir. Les enfants aussi sont là. La vaisselle a changée et la lumière aussi. Merci. »

Nicolas Couturier,
Panorama, « Quand l’appétit va tout va », 6 novembre 2012

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Cette entrée a été publiée le 19 novembre 2012 par dans Quand l'appétit va tout va, et est taguée , , , .
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